
On y était presque. Certes, Drive force immédiatement l'admiration et forme un sacré bout de pelloche comme on n'en voit que trop peu. Certes, le geste y est encore plus maîtrisé que dans Bronson, probablement sous-estimé en ces lieux - en tout cas réévalué depuis -. Mais il y est également moins marquant que chez le détenu puncheur insatiable, toujours le meilleur film de son auteur: subsiste chez Drive, heureusement fort moins quand dans l'in fine inoffensif Guerrier Silencieux, l'impression gênante d'une frustration, d'une absence calculée de lâcher-prise, donc de risque ou de surprise réels. Après la conquête coûteuse des festivals underground avec la trilogie Pusher, peut-être est-il venu le temps du strass et des pépettes.
Ne boudons pas notre enthousiasme pour autant. Poursuivant la mue formaliste et épurée entamée avec son précédent opus, Nicolas Winding Refn accentue encore l'iconisation de sa mise en scène. Dans une ville habitée habitée par les ombres tutélaires de William Friedkin et Michael Mann (1), il accentue la mythification de son héros, ajoutant à l'épopée christique (2) déjà présente dans son précédent ouvrage, le culte résultant de ce qu'on pourrait résumer par le "mystère et l'accessoire". (3) De fait, Ryan Gosling, déjà acteur de l’année avec Blue Valentine, devient sous nos yeux une icône. C'est dans l'action que la mise en scène de Refn se révèle la plus virtuose et ébouriffante, l'adrénaline dopant peut-être sa conviction en ses propres forces. Toujours est-il que les scènes de voiture s'y révèlent saisissantes: point de vue, lumière, montage, travail sonore y trouvent une alchimie miraculeuse, conférant notamment à Drivel'introduction la plus impressionnante depuis longtemps. Dans les autres scènes d'action, la même foi ose le saut dans les extrêmes et bouleverse le spectateur, dans une sorte de défi au ridicule semblable à celui d'un Aronofsky. Improbable sur le papier, la scène de l'ascenseur désavoue avec brio les sceptiques et constitue le point de non-retour du film. On est, la plupart du temps, conquis. Ravi également
de retrouver Bryan Cranston, évidemment l'un des plus formidables acteurs qui soient. (4) Malheureusement, l'adrénaline retombée, le conducteur n'évite pas tous les nids de poule. Peut-être échaudé par l'accueil tiédasse réservé à son précédent opus, Refn cède - rarement certes - à un certain racolage par la tentation désormais scorsesienne de recherche de la modernité via l'inutile langage obscène - voir la scène du bar, malheureuse, ou certaines répliques de l'inénarrable Ron Perlman - . Surtout, et de manière plus subtile mais douloureuse, - on ne se refait pas totalement en un film -, le métrage montre dans ses moments d'accalmie un caractère poseur en inadéquation avec son mal fondamental. (5) Le film semble alors miser tous ses jetons sur l'esthétisme, oubliant que le visuel le plus sublime rime parfois avec le cinéma le plus creux. Que ce soit dans un plan (6) ou dans une scène - celle de la balade, interlude clippesque onaniste qui a tout du cheveu sur la soupe -.
Drive est, incontestablement, une œuvre impressionnante, qui écarte la concurrence d'un coup de volant facile. C'est d'ailleurs d'assez loin le meilleur polar de l'année, rien que ça. Mais, pour la réserve citée en préambule, il n'atteint malheureusement le statut des chefs-d'œuvre qui le nourrissent, le hantent et, toujours, le dominent. (7)
(1) musique, caractère mutique de son héros, société gangrénée par un mal contagieux, frontière floue entre le bien et le mal. On pense évidemment surtout aux 2 œuvres fondatrices des précurseurs, le superbe Sixième Sens et l'immense Police Fédérale Los Angeles.
(2) Le héros, gueule d'ange au bras vengeur, sorte de douanier entre le monde interlope et celui de la lumière, renonce au bonheur terrestre pour ne pas soumettre son aimée à une contamination irréversible par le mal.
(3) Fussent-ils loquaces ou mutiques, les privés les plus cultes ont toujours affiché une certaine impénétrabilité. Quant à l'accessoire, le blouson et le cure-dent remplacent autant l'imper et la clope d'un Boggart qu'ils ne renvoient à l'univers électrisé de Friedkin - version Cruising notamment -, tout cela sans même remonter au mythique Scorpio Rising.
(4) Une résolution vitale pour la nouvelle année: Breaking Bad.
(5) A l'inverse de la rage d'un Friedkin par exemple.
(6) Se référer notamment à la différence fondamentale énoncée par Deleuze entre le visuel publicitaire et l'image de cinéma: le manque.
(7) N'est pas James Gray qui veut. Ce dernier, pourtant inspiré par des filmographies similaires, réussit pourtant à en tirer des oeuvres formidables d'une personnalité autrement plus affirmée.
Ben Evans (D.W.: indispensable / B.E.: indispensable)