16 octobre 2008
De l'Influence des Rayons Gamma sur le Comportement des Marguerites (Paul Newman, 1972)
Lorsque l'on demandait à Michel Audiard la raison pour laquelle il donnait toujours à ses films des titres interminables, il répondait avec malice que ça prenait plus de place dans les journaux. Ca n'a pas empêché ce film de Paul Newman de sombrer dans un oubli presque total, alors que sa seule qualité aurait dû lui permettre de passer à la postérité. Mystère, mystère... comme l'influence du titre, comme celle d'une mère sur ces filles, celle d'une fatalité sur un comportement, celle d'une société sur une vie. Tout est lié mais rien n'est prévisible. Car tout dépend de la marguerite, tout dépend de la fille, tout dépend de la vie. De l'Influence des Rayons Gamma sur le Comportement des Marguerites s'inscrit pleinement dans la marge indépendante du cinéma américain des seventies, qui s'épanouissait à l'ombre de la tendance majoritaire, parano et contestataire: une veine plus sociale, centrée sur l'humain, s'intéressant au devenir des laissés-pour-comptes, des outcasts. Il y a aussi du John Cassavetes dans le film de Paul Newman, dans la sensiblité de ses gros plans, dans son humilité, dans son appartenance au giron des "films faits en famille" (1), dans son attachement aux personnages et non à l'histoire proprement dite. Le film esquisse le quotidien morne d'une femme, extraordinaire Joanne Woodward (2), et de ses deux filles. Quittée par son mari décédé peu après, ayant perdu un fils à la guerre, Beatrice Hunsdorfer est une femme brisée qui végète dans une existence déprimante, où vide et amertume se nourrissent l'un l'autre. Désormais incapable de donner de l'affection, elle ne semble plus pouvoir vivre que dans l' (auto-)destruction. Elle aime ses filles, mais mal. Le film dresse ainsi le portrait de l'alter-ego sombre du personnage newmanien, celui cassé par les blessures. Celui qui n'a plus la force de rire et de faire face à l'adversité, celui qui ne vit plus et ne peut plus que survivre. Beatrice est l'anti-Cool Hand Luke. La caméra empathique agit à l'inverse d'une société qui a dénigré cette mère de famille. On souffre de cette incapacité à aimer, de ce mal-être total, comme on souffre pour l'aînée qui finira fatalement comme sa mère à qui elle ressemble tant. La cadette, à la limite de l'autisme, paraît paradoxalement la mieux armée pour survivre. Profondément mélancolique, le film se termine pourtant sur une jolie note d'espoir. Oui, on peut continuer à aimer la vie malgré tout. La petite scientifique inconsolable et associale serait-elle en fait la plus à même de reprendre le flambeau laissé par Luke?
(1) Le rôle principal est interprété par la femme du metteur en scène, et celui de la cadette par l'une de ses filles.
(2) Elle fut d'ailleurs récompensée à Cannes pour sa prestation.
Ben Evans (D.W.: pas vu / B.E.: must see)
