Cineflower

11 février 2011

La période des vœux à peine terminée, voici avec toujours autant de retard le top pour la dernière année écoulée. Une bien belle année en ce qui nous concerne. En tout cas, un top 7 impressionnant. 12 films pour 12 mois, go :

- 12 - Potiche
Emmène-moi danser ce soir, joue contre joue, avec Catherine et Gérard... Pour eux avant tout, mais ils le valent (vraiment) bien.

- 11 - Bad Lieutenant: Escale à la Nouvelle-Orléans
Nicolas Cage au top. Personne n’en rêvait, Herzog l’a fait.

- 10 - Piranha 3D
Kelly Brook et Riley Steele sublimes naïades au cœur d'une mer de sang. Et de nichons.

- 9 - Lola
Les vieux ne parlent plus. Mais montrent la voie avec une dignité renversante.

- 8 - Le Mariage à Trois
La tempête après la tempête, le plaisir dans l'épuisement. Une quête vitale sans cesse recommencée.

- 7 - Vénus Noire
Le Cinéma s'affirme dans toute sa choquante beauté. Le cri effrayant d'un cygne noir pour l'uppercut de l'année.

- 6 - Kaboom
La fin du monde en tant que jouissance ultime. A 50 ans, Araki plus excitant que jamais.

- 5 - The Social Network
Le début de la fin. Lancée par un autiste, la révolution virtuelle est en marche, irrésistible et inarrêtable. Enter the void.

- 4 - Mother
Mon fils ma bataille, ma mère ce vampire. Le sang comme énergie vitale. Et 3 (chefs-d'œuvre) à la suite pour Bong Song-Ho.

- 3 - Toy Story 3
On pleure pour des jouets. A 30 ans. Vivre, c'est (voir) partir beaucoup.

- 2 - Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures
Le monde merveilleux d'Apichaptong Weerasethakul. Simple comme une évidence, intime comme un souvenir.

- 1 - Copie Conforme
Je doute mais c'est vrai. Entre dialectique et ludique, un bouleversant palimpseste des affres du temps.


Cruelle ironie du sort, alors que la baudruche de Nolan finissait son carton dans les salles françaises, disparaissait en août dernier le génie Satoshi Kon, dont l'œuvre ultime, Paprika, est le film qu' Inception aurait rêvé d'approcher. Et aussi le grand oubli du top de la dernière décennie. Hommage au chef-d’œuvre.

Enfin, pour être un peu plus complet, quelques-unes des nombreuses reprises cinéma de l'année, peut-être plus indispensables que d'autres:
- à tout seigneur tout honneur, la rétrospective consacrée à Robert Bresson. Un cinéma essentiel, avec pour figure de proue le plus grand film du 7ème Art, Pickpocket .
- pour la deuxième année de suite, les productions The Archers du duo magique Powell & Pressburger sont à l'honneur. L'occasion de se pâmer comme au premier jour devant l'autre plus beau film du monde, Le Narcisse Noir .
- la sortie remasterisée des Moissons du Ciel de Terrence Malick. Histoire de voir chavirer sa hiérarchie subjective des plus grands chefs op' du siècle dernier. Cardiff, Almendros, on compte les points.
- Siegel (ré)invente la paranoïa au cinéma, avec L'Invasion des Profanateurs de Sépultures.
- Bob Fosse n’est pas le réalisateur du seul Que le Spectacle Commence. Il a surtout fait Lenny .

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17 décembre 2010

Potiche (François Ozon, 2010)

potiche             On voulait à tout prix éviter le fantôme de 8 Femmes, vaste fumisterie mondaine boursouflée, et surtout triste tombeau pour de sublimes actrices. Lui reprenant les couleurs diaprées et l'essence théâtrale, Potiche évite l'écueil avec brio et s'impose, malgré de grosses maladresses (dont un populisme naïf), comme un enchantement inattendu.

            Le cinéma, c'est souvent simple comme une rencontre. Un simple champs/contrechamps pour une scène de séduction entre la reine Christine et le monument Gégé, sur la musique ringarde d'Il était une fois, ça a déjà tout du fantasme sur pellicule, c'est déjà un rêve de cinéma. Bien sûr le film se nourrit de leurs images et vécus respectifs. Mais pas que. On n'aurait jamais crû voir un jour Deneuve à pareille fête dans une pure comédie. Son jeu distancié et sa voix mythique y font merveille. Depardieu, lui, incarne l'éternel émerveillement: celui de découvrir une telle fragilité et une telle délicatesse dans un corps aussi massif. Aussi émouvant que quand il était chanteur pour la caméra de Xavier Giannoli.

              Ce miracle se retrouve à l'échelle du film entier. François Ozon y marie le théâtre de boulevard le plus trivial et la pudeur la plus touchante. A l'instar de Douglas Sirk dont l'influence est évidente à chaque instant, derrière les ficelles les plus grosses se cachent les élans les plus délicats, pour les plus belles scènes du film, des rencontres entre les deux monstres sacrés à la tête d'un mari défait posée sur l'épaule de la nouvelle matriarche. Le fétichisme de la mise en scène y paraît moins calculé, plus sincère. Ozon n'en néglige pas pour autant la partie humoristique essentielle de son film. Karin Viard et Fabrice Luchini, les deux autres stars d'un casting quatre étoiles - on oubliera rapidement l'insipide Jérémie Renier et l'épouvantable Judith Godrèche -, en sont les véhicules enthousiasmants. On jubile ainsi devant l'aplomb étonnant avec lequel Luchini soumet à son élocution particulière des répliques d'un conservatisme hilarant que n'aurait pas renié un certain Hubert Bonisseur de La Bath. C'est gros, c'est grâtiné, mais ça sonne étonnamment comme l'escarmouche la plus spirituelle. C'était imprévisible, on en sort bluffé. De toute manière, arriver à nous mettre en tête du Michèle Torr, voire à nous le faire chanter, en disait déjà long sur la magie d'une œuvre enthousiasmante, parfois grossière, mais pourtant touchée via ses acteurs par une grâce bien réelle.

                                                               Ben Evans (D.W.: must see / B.E.: must see)

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07 décembre 2010

Vénus Noire (Abdellatif Kechiche, 2010)

venus_noire            Il est difficile de rester mesuré en évoquant le dernier film de Kechiche. Vilipendé ici et  encensé là, Vénus Noire est un pavé éreintant qui laisse immanquablement des séquelles. S'attachant au calvaire d'une femme hors-norme devenue bête de foire puis sujet scientifique, le cinéaste livre son héroïne à une foule en gros plans, masques expressionnistes grotesques et barbares. (1) Engagée avec son accord initial dans un spectacle pervers, l'artiste hottentote expose tout autant à notre regard sa chair humiliée et exploitée. L'acte - de la Vénus comme du réalisateur - est cru et sans complaisance, toujours à la limite de l'insoutenable. Evacuant (quasiment) totalement le hors-champs, la mise en scène exclut toute réflexion et soumet le spectateur à sa seule expérience sensorielle exténuante. Le tourbillon façonné par ses longs panoramiques agresse, chaque minute un peu plus, on en sort lessivé. D'une puissance démesurée - on pourrait parler d'un grand œuvre -, le film marie le majestueux et l'obscène à un point rarement atteint. L'image fascine et écœure à la fois. Aurait-il traité d'une époque contemporaine, le film aurait peut-être été sujet d'une bataille d'Hernani, comme le Kapo de Gillo Pontecorvo en son temps. Sa monstruosité équivoque fait de lui autant un miroir terrifiant qu'une affirmation autonome massive de l'existence du cinéma. A la manière de Rear Window et de Peeping Tom (2), Vénus Noire assume le côté obscur du cinéma en éprouvant l'une de ses caractéristiques fondamentales: un art par des voyeurs, pour des spectateurs qui le sont tout autant. Une vérité fondamentale mais pas forcément toujours plaisante.

(1) Le même traitement est accordé à la foule londonienne et à l'élite germanopratine.

(2) Mais de manière moins délibérée, affranchie qu’elle est désormais de ses géniteurs.

Ben Evans (D.W.: pas vu / B.E.: indispensable)

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23 novembre 2010

The Social Network (David FIncher, 2010)

network            En route vers la virtualisation totale du monde, vers la panoptique universelle et réciproque. The Social Network résonne autant comme un drame au présent que comme la prophétie de la tragédie du futur (proche), voire comme la fusion glaçante entre les deux. Un autiste surdoué crée un groupe simplement pour faire partie d'un. La machine s'emballe. A l'instar de toute œuvre, le réseau s'émancipe de son créateur et devient autonome. (1) Peut-être au-dessus de tous mais en tout cas déconnecté du monde, Citizen Zuckerberg incarne toujours davantage l'homme du futur: une connexion à la planète par un simple click, mais une solitude peut-être accrue, sinon désespérément immuable. La multiplication des moyens de communication entraîne paradoxalement la raréfaction des liens. Antonioni parlait de l'inadéquation existentielle douloureuse entre les aspirations modernes de l'homme et les valeurs conservatrices de la société. Fincher évoque l'écart grandissant entre nos aspirations et un avenir que nous construisons pourtant. L'humain est, sans le savoir, un masochiste tragique.

              Toujours virtuose et parfois faussement maladroite (2), la mise en scène et son montage impatient traduisent régulièrement l'inadaptation de son prodige. Le film demande une attention de tous les instants tant il déroule lui aussi (3) à toute vitesse ses enjeux, sans vulgarisation excessive. S'il confirme le goût du cinéaste pour la narration alambiquée et le puzzle, son thriller romanesque se rapproche surtout de son divin et ténébreux Zodiac (4). Fincher ajoute à ses marottes habituelles (obsession, paranoïa, solitude, déliquescence, pour ne citer qu'elles) celles du capitalisme sauvage: jalousie, cupidité, ambition, pouvoir. Il a aussi l'habileté de délivrer un portrait en demi-teinte de son héros, pas franchement aimable, mais pas forcément coupable non plus. L'interprétation est libre. Fieffé salaud ou victime d'un système biaisé qui entrave l'innovation et les génies? Œuvre inépuisable, The Social Network ne privilégie jamais l'émotion ou la réflexion au détriment de l'autre mais impressionne sur tous les tableaux. L'œuvre symptomatique d'une époque, d'un futur (déjà) présent.

(1) On pense évidemment au chef-d'œuvre absolu Ghost in the Shell.

(2) A l'instar du génial champs/contrechamps initial.

(3) Zuckerberg n'a que faire de se faire comprendre de ceux qui peinent à suivre son génie.

(4) On parle ici des deux meilleurs opus du réalisateur.

                                               Ben Evans (D.W.: must see / B.E.: indispensable)

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19 novembre 2010

You will meet a dark tall stranger (Woody Allen, 2010)

inconnu            "Life's [...] a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing." (Shakespeare, MacBeth) La faconde allénienne illustre avec l'âge toujours davantage cette citation utilisée en préambule de Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu. Au fond, les réflexions désabusées de Match Point ou Whatever Works ne voulaient pas dire autre chose. Dès lors, que penser de la voix-off ? Si elle n'évite malheureusement pas l'impression de paraphrase, elle permet néanmoins une entrée quasi-immédiate dans le vif de chaque scène; surtout, elle apporte une distanciation transformant en (sou)rires le dépressif de situations pas franchement hilarantes (quoique...): après tout, à quoi bon, autant en rire et en profiter. De fait, le bon temps semble être devenu le credo de Woody Allen, et la nouvelle tendance de son cinéma est bien là: pour un homme désormais âgé qui a toujours considéré l’hyperactivité comme son remède à la pensée et donc à la déprime, peut-être l'oubli du tragique et de l'inéluctable passe-t-il maintenant plus que jamais dans ses films par un tel maquillage et une telle accélération.

             Car sous ce vernis essentiel (en ce sens qu'il a une signification aussi véritable que les réflexions qu'il habille), le paradigme du cinéaste reste peu ou prou le même; de l'inconstance et de l'insatisfaction perpétuelle de l'homme, trouvant toujours l'herbe plus verte ailleurs, fût cet ailleurs son ici d'origine; le pouvoir vain (ou pas) de l'illusion, mais pourquoi pas, whatever works; la cruauté du réel contrebalancée par le hasard originel. (L'action ou l'inaction n'y changent rien.) Une répétition qui facilite de temps à autre une certaine impression de redondance avec d’autres œuvres de la filmographie du cinéaste, notamment sa pénultième.

             L'absence de sens de l'existence n'empêche pas Woody Allen de s'intéresser avec une acuité toujours aiguë aux comportements humains. La forme en revanche ne semble plus être prioritaire. Car si la verve du new-yorkais est intacte, sa mise en scène se fait plus bancale, alternant scènes élégantes d'une certaine légèreté à d'autres d'un académisme pantouflard - les plans américains sont omniprésents - . Mais après tout, pourquoi essayer de donner du sens à quelque chose qui n'en a pas? Si on pourra regretter cette nonchalance - mais tout compte fait, cela n'a jamais été le point fort du père Allen -, on ne pourra pas en dire autant de la direction d'acteurs, aussi épatante à l'écran que sur le papier (Anthony Hopkins, Naomi Watts, Josh Brolin, Antonio Banderas, Gemma Jones et Freida Pinto, pour ne citer qu'eux). Le tout-Hollywood se bouscule pour incarner les élucubrations du cinéaste, et ils le lui rendent bien, faisant tout le charme de cette farce mondaine.

            Jubilatoire et paresseux, Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu sonne peut-être avant tout comme la récréation d'un angoissé qui baisse un peu les armes. Juste un temps pour oublier notre seule certitude (1), notre effective prochaine rencontre avec une belle inconnue, irrésistible dans sa robe noire.

(1) énoncée dans le film par Josh Brolin.

                                                Ben Evans (D.W.: why not? / B.E.: must see)

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17 octobre 2010

Kaboom (Gregg Araki, 2010)

kaboom            On l'avait laissé défoncé aux space cakes du délirant Smiley Face. Le cinéma de Gregg Araki revient à ses premières amours, la fiction post-adolescente nihiliste et sexuée. Kaboom fascine par sa grande maîtrise sous les atours délirants de celle qui ne se prend pas au sérieux. Le montage ébouriffant, multipliant autant les ellipses que les rapports (donc les pistes), cultive cet aspect foutraque manifestement revendiqué. L'apparente simplicité des cadres et les couleurs fluorescentes criardes renvoient aux séries télé mal fagotées que le cinéaste se plaît à dynamiter. Drôle et foisonnant, le film apparaît surtout à première vue comme un fantasme couché sur pellicule: une recherche frénétique et insatiable de la jouissance, au-delà de toute connexion émotionnelle ou rationnelle, dans un monde uniquement peuplé de canons (tels Juno Temple ou Haley Bennett, pour ne citer qu'elles). Ouvertement hédoniste, bandant, Kaboom privilégie longtemps la quête des sens, quête justifiée, ou non, par l'absence de toute signification (à la vie, au cosmos). L'existence sex, drugs & pop de ces jeunes adultes bien nés bascule soudain dans un noir métaphysique, à la lisière entre le fantastique d'un David Lynch - référence avouée du metteur en scène - et la crainte de fin du monde d'un Richard Kelly. Le point de vue adopté est celui de cet âge transitoire. L'œuvre emprunte alors à bon nombre de genres pour former un monde à la cosmologie propre, fascinante et stimulante. Plus d'une fois, Kaboom semble entretenir des correspondances troublantes avec l'opulent Southland Tales. Dans les deux notamment, cette même frontière floue entre une paranoïa contagieuse et une panique légitime. Peur de soi, peur des autres, peur de monde. Peur de grandir ou de vieillir, plus simplement. Un pied sur la pédale et l'autre dans le vide, le cœur s'emballe, passe la sixième et fonce dans le ravin. Kaboom!

                                                          Ben Evans (D.W. : must see / B.E. : indispensable)

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Des Hommes et des Dieux (Xavier Beauvois, 2010)

des_hommes_et_des_dieux            Il en est de la religion comme de la politique: lorsque l'Art s'en mêle, le danger est grand que celui de tenter de convertir les spectateurs à sa cause, d'endoctriner au lieu d'élargir ou de partager. La crainte est ici heureusement balayée d'un revers de main, tant Xavier Beauvois fait tout pour écarter tout prosélytisme délétère. S'inspirant librement du massacre - non élucidé - des Moines cisterciens de Tibhirine en Algérie dans les années 90, Des Hommes et des Dieux semble paradoxalement plus attiré par la terre que par le ciel. Centrant son propos sur l'humain, il ne parle pas (ou peu) de foi, mais de volonté. L'engagement dramatique qui y est à l'œuvre en scelle sa beauté mais en nourrit également ses contradictions et faiblesses.

            Soulignons avant tout la beauté plastique du film. L'épure des cadres et la sécheresse du montage rendent compte avec une force certaine du dépouillement matériel de la vie de ces hommes. En outre, la mise en scène et la répétition des rituels annoncent de temps à autre les prémisses de quelque grâce. Malheureusement, certaines gestuelles trop ampoulées - ainsi les postures des mains de Lambert Wilson - et d'autres symboliques un peu lourdes ont alors la fâcheuse tendance de faire de l'œuvre un travail de copie ou de reconstitution. La disparité des jeux d'acteurs est le premier symptôme, en même temps que la cause la plus évidente,  de la difficulté d'appréhension du film. Olivier Rabourdin, Lambert Wilson et Michael Lonsdale, pour ne citer qu'eux, jouent clairement dans des films différents. Les prises de position du premier, ainsi desservies par une surenchère expressive, basculent le personnage du côté du stéréotype et le film vers le support didactique. Les comédiens parviennent in fine à emporter l'adhésion dans le plan-séquence de la Cène, au son du Lac des Cygnes. Leurs visages radieux sont peu à peu contaminés par la peur, leur foi est submergée par l'humain. Cette scène, dont l'impact troublant tient évidemment à la connaissance de l'issue de l'histoire par le spectateur, témoigne du plus bel accomplissement des Hommes et des Dieux: la peinture d'une volonté mise à l'épreuve par le doute. Mais, cruellement, elle stigmatise aussi ce qui a le plus fait défaut au reste du métrage: une indécision à l'œuvre dans un système trop rigide.

                                                                  Ben Evans (D.W. : must see / B.E. : must see)

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Piranha 3D (Alexandre Aja, 2010)

piranha_3d            Difficile de clamer son amour pour Piranha 3D sans passer pour un voyeur ou un satyre. Tant le film, et sa campagne marketing était aussi basée là-dessus, aligne à n'en plus finir poitrines plantureuses et fesses aguicheuses dans une atmosphère dionysiaque et décérébrée enthousiasmante. Avant de gentiment éventrer tout ce petit monde, avec le même enthousiasme. A-t-on déjà vu film plus généreux? Pas sûr. Et c’est déjà formidable.

            Apprécier unilatéralement ces effluves abondants est (pourtant) le résultat du brio éclatant d'Alexandre Aja. Montage savant et  sens de la mise en scène assurent à tout instant une lisibilité optimale et une efficacité extrême, dans l'action comme dans les scènes plus badines. Jamais débordé par son joyeux foutoir, le réalisateur délivre une déclaration d'amour passionnée au cinéma-bis d'horreur des années 70-80. Avec comme mot d'ordre, un cinéma décomplexé, pour tous. Les références et hommages abondent, à l'instar d'un Tarantino, tour à tour évidents ou décalés. Ballet aquatique irréel donnée par les deux bombes Kelly Brook et Riley Steele, fuite sanguinaire d'une cible effrayée, réparties jubilatoires d'un Jerry O'Connell délirant: le film fait surtout du second degré un art - une tendance déjà décelée à la fin de La Colline a des Yeux, le film manifeste de la maestria du metteur en scène, et l’un des plus grands films d’horreur du XXIème siècle - . La seconde partie, mêlant film panique digne des plus grands films catastrophe et action échevelée, ne dépareille pas, l'hémoglobine s'invitant avec bonheur au mariage drôle et sexy de la première heure. En dépit d'effets spéciaux étonnamment réalistes, accueillir avec un tel sourire l'un des films les plus gores de l'histoire du cinéma - il suffit de compter les éviscérations en tout genre - en dit long sur la réussite de l'entreprise. Alternant seins et sang avec un talent fou, Alexandre Aja signe son Boulevard de la Mort et plus simplement, peut-être, le film de drive-in ultime.

                                                   Ben Evans (D.W. : must see / B.E. : must see)

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26 septembre 2010

Poetry (Lee Chang-Dong, 2010)

poetry            Après Mother et Lola, force est de constater que le cinéma asiatique est décidé cette année à ausculter les réactions de ses matriarches face à l'impensable et aux crimes (supposés) de leurs descendances. L'un des torts de Poetry apparaît alors ici, injuste mais bien réel: celui de sortir (dans les salles françaises) après les deux films auxquels il renvoie involontairement. Car au jeu des comparaisons, il sort malheureusement grand perdant.

            La faiblesse première de l'œuvre se révèle dès l'écriture du scénario, pourtant récompensé cette année sur la Croisette; accumulant les détails sordides, pas forcément tous indispensable au mélo qu'il cherche à mettre en place, il montre une tendance désagréable au racolage. Une tendance masquée ça et là par la roublardise de la narration, qui n'empêche cependant pas  l'amertume de l'ensemble. Visiblement peu inspiré, Lee Chan-Dong manifeste surtout le souci de ne pas en rajouter et couler le navire, optant pour une mise en scène maladroite et fébrile collant au plus près au point de vue de son héroïne. C'est véritablement par la légèreté et la grâce décalée de cette grand-mère, nouvelle victime d'Alzheimer, que le film s'en sort. Cela donne à Poetry ses plus beaux instants, de la confrontation avec la mère de la défunte aux parties nocturnes de babington. Mais la maladie sert aussi de béquille scénaristique un peu balourde et systématique à d'autres, comme la première réunion avec les autres parents d'élèves fautifs. Le film navigue ainsi entre deux eaux, un peu bâtard, entre tristesse du monde et candeur de l'oubli, mais aussi entre personnages remarquables et d'autres esquissés grossièrement. La fin, plutôt jolie mais attendue, viendra conforter ce sentiment ambivalent inconfortable, celui d'un beau gâchis. Ce petit brun de femme méritait, à tous les égards (1), bien mieux que ce marasme quelque peu nauséabond.

(1) dans l'espace filmique comme dans la réalisation            

                                                  Ben Evans (D.W. : indispensable / B.E. : why not?)

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Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (Lung Boonmee raluek chat, Apichatpong Weerasethakul, 2010)

oncle_boonmee            L'appréhension de tout film nécessite un pacte tacite: l'adhésion du spectateur à l'univers du métrage, sa paraphe sur le contrat déterminant, le temps de la projection, l'espace endogène du film comme (seul) espace réel. Si cette connivence dépend évidemment des cultures et sensibilités, celles des spectateurs comme celle à l'œuvre dans le film, on peut aussi juger de la qualité d'une production à la facilité de la souscription à cet accord inconscient. Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures est alors le cinéma dans ce qu'il a de plus prodigieux. S'il y a une chose fantastique ici, c'est l'évidence avec laquelle nous acceptons la cosmologie de Joe (Apichatpong Weerasethakul), de l'animisme à la métempsychose. Les fantômes apparaissent, les âmes transmigrent, les poissons parlent avec le plus grand naturel du monde. Le film se vit comme une expérience niant toute tentative de rationalisation. Œuvre charnelle et bouleversante, Oncle Boonmee… parle de maladie et de mort, mais respire surtout une sérénité contagieuse induite par l'acceptation de ces cycles. Dans un monde en perte de spiritualité, où la violence et la guerre sont les fléaux contre-nature désignés, cette foi déconcerte, désarme et émeut au plus profond.

            Avec une humilité prégnante(1) et une beauté sidérante, les plans-séquence (la plupart fixes) cherchent à percer les mystères de la nature, traquent les soubresauts qui l'animent. La musique sourde et obsédante reflète parfaitement cette quête mystique. Union (formidable) entre princesse et poisson-chat, embrassades entre fantômes et vivants, réincarnation en bêtes dignes de Cocteau, le naturalisme animiste de Joe irradie dans toute son évidente sensualité, sorte de réincarnation live de l'univers Miyazakien. Au-delà de la vie, au-delà de la mort, Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures est une aventure apaisée à l'unisson de l'univers et de ses secrets. Et, accessoirement, de loin la plus belle palme d’or de ce millénaire.

(1) On est loin du maniérisme de certaines bêtes de festival.

                                            Ben Evans (D.W. : indispensable / B.E. : vital)

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